La légende d’Alwan et des deux coccinelles.

 

Alwan le Troll était comblé. Ayant découvert quelques mois plus tôt qu’il était possible de recréer une vie végétale à partir d’une pépite d’or, sa caverne était désormais encombrée de pots de terre cuite dans lesquels poussaient toutes sortes de plantes.

Et pourtant, malgré cette réussite qui lui permit d’obtenir le premier prix du concours de printemps de la confrérie des Trolls du nord, quelque chose le titillait.

— Maître Skell, j’ai fait ce que ma conscience m’a dicté. Mais depuis ce jour bénit, la vie de tous les Trolls a changé.

— Je sais, Alwan. C’est en train de devenir un sacré problème. L’or commence à manquer.

— J’ai entendu que Llassar et Martyn s’étaient battus pour une pépite. Que faire, Maître Skell ?

— Tu vois, Alwan. Un problème n’en devient un que si les deux extrémités d’une situation s’enveniment.

— Vous utilisez un langage qu’aucun Troll n’est capable de comprendre, Maître. Soyez plus clair.

— Regarde ce glaive. Il ne peut être inutilisable que dans deux cas. Quand la lame est faussée, ou quand le manche est cassé. Si ce glaive représente notre problème. Il suffit donc d’en détruire une des extrémités pour qu’il devienne obsolète.

— O-bso….

— Obsolète, oui !

— Bon, mais qu’est-ce qu’on fait, alors.

— J’ai oublié ta question. De quoi parlais-tu?

— Maître Skell, voyons!

— Ah, oui, l’or. L’or est le problème. Ses deux extrémités sont: sa formation, et sa transformation en vie. Tu me suis?

— Oui.

— Il suffirait donc d’accélérer sa formation.

— Ce sont les volcans qui forment l’or, Maître Skell. Nous n’avons aucun pouvoir sur eux. Vous seul pourriez y faire quelque chose, mais le risque serait très grand. Des milliers de Trolls vivent dans les tunnels de lave. Vous vous imaginez?

— Humm, oui, bien sûr. Examinons alors l’autre solution.

Maître Skell se mit à réfléchir. Pendant ce temps, Alwan restait là, à écouter la source qui longeait le massif de basalte qui délimitait sa grotte. Plusieurs jours passèrent. Skell réfléchissait toujours, le visage immobile, clignant des yeux chaque demi-heure, comme pour rassurer Alwan sur son état de santé

Alwan en eut assez et s’en alla tailler ses arbrisseaux. Il fut très surpris d’en trouver certains portant des fruits.

— Regardez, Maître Skell, ces fruits, ce sont des…

— Oui, Alwan ?

Il sursauta.

— Oh mon Dieu, excusez-moi, je vous ai tiré de votre réflexion.

— J’ai terminé, Alwan. Je vous laisse, maintenant.

Skell lui tourna le dos et s’éloigna dans la grande galerie en direction de La Moria. Très déçu, Alwan se mit à crier.

— Maître Skell. Vous avez oublié notre problème? Qu’allons-nous faire, pour l’or ?

Le vieillard se retourna.

— Voyons, Alwan. Des solutions, il y en a des centaines. Un gobelet, un vase, un chaudron, un coffre, une brouette… Il y en a des centaines !

Le son de sa voix alla en s’atténuant et Alwan se retrouva seul dans sa demeure.

— Vous paraissez bien triste!

Alwan tourna la tête, interloqué.

— Qui va là ? Qui a osé pénétrer dans cette grotte?

Soudain, des chuchotements dont il pouvait à peine discerner les mots…

— Ils sont plusieurs, pensa Alwan.

— Qu’est-ce qu’il raconte, le Troll ?

— Je crois qu’il ne nous veut pas ici. Allons voir ailleurs, alors.

— Mais… Skell nous a pourtant dit…

— Attendez, qui êtes-vous ? Et que vous a dit Maître Skell, lança Alwan.

— Ah, bonjour, le Troll. Enfin vous daignez nous écouter. Approchez-vous. Ça nous évitera de devoir hurler.

Alwan n’ayant toujours pas compris d’où venaient ces voix, s’avança avec précaution. Désormais proche du petit groseillier, il aperçut deux petites formes arrondies se déplaçant sur les rameaux supérieurs.

— Mais qui êtes-vous, et que faites-vous ici ?

— Je suis Marie, et voici Sophie. Et nous sommes des coccinelles.

— Oh, vous êtes mes premières. Père Jéyeff m’avait conté une histoire de coccinelle, il y a très longtemps, qui était tombée amoureuse d’un agneau. Je m’en souviens très bien. Je vais vous la raconter…

Alwan veut entamer son récit, mais est aussitôt interrompu par Sophie.

— Plus tard, le Troll. Nous n’avons pas beaucoup de temps.

— Mais, que faites-vous ici ? La place d’une coccinelle est au soleil, pas dans une galerie de mine.

— Nous sommes en mission, et c’est urgent, nous a dit Maître Skell.

Alwan réfléchit. Considérant que ces minuscules êtres du jour ne pouvaient lui faire de mal, il décida de les laisser vaquer à leurs occupations.

— Bien, dans ce cas. Faites comme bon vous semble. Moi, j’ai une autre mission, je vous laisse, mais je vous en prie, ne touchez pas à une seule feuille de ces plantes, sinon…

— Pas de risque, le Troll. Nous sommes toutes les deux carniennes.

— Vous voulez dire carnivores, je présume ?

— Non, non, carniennes. C’est-à-dire que nous ne mangeons plus que des pucerons, les plantes étant devenues toxiques dans notre monde.

— Tiens, tiens… carniennes… quelle idée… mais ça m’arrange bien… grommela Alwan en s’éloignant.

Quelques heures plus tard, de retour dans sa grotte, il alla inspecter ses plants.

— Mazette ! Mes fruits ! Où sont-ils tous passés ? Ah, j’ai compris, ce sont ces satanées bestioles. Je le savais qu’on ne pouvait faire confiance en ces êtres du jour. Où êtes-vous ? Montrez-vous donc que je vous écrase.

— Vite, par ici, crie Sophie à Marie. Il est très fâché. Vite, Marie.

Alerté par leurs chuchotements, Alwan brandit sa pelle et d’un coup l’abat sur Marie.

— Non ! hurle Sophie. Non ! Qu’avez-vous fait ? Vous venez d’écrabouiller ma sœur.

— Oui, c’est bien ça, et attends un peu, car c’est ce qui t’attend dans quelques secondes.

Alwan s’apprête à porter le coup fatal.

— Attendez !

Alwan se fige et regarde vers le sol, cherchant la source de ce cri. Marie, coincée entre deux gravillons, n’ose pas bouger. Alwan examine l’insecte de plus près.

— Mais… ces cailloux… ce sont des pépites ! Comment est-ce possible ? Où avez-vous trouvé cet or ?

— De l’or ? s’exclama Marie. C’est ça, de l’or ?

— Marie ! cria Sophie. Tu es là, tu es vivante ! C’est un miracle  Hourrah ! Hourrah !

— Chut, intervint Alwan. Vous ne m’avez toujours pas dit d’où viennent ces… cailloux !

— Pfff, des cailloux. Vous rigolez, j’espère. Ce ne sont que les noyaux de ces fruits !

— Mais ces fruits n’ont jamais eu de noyau. Ce sont des groseilles !

— Ça, des groseilles ? Appelez-moi plutôt Jeanne d’Arc.

— Jandark ? C’est quoi?

— Laissez tomber, le Troll, c’est une expression de Mardié. Vous devriez lire les légendes de temps en temps !

— Bref… que sont ces cailloux, dans ce cas ?

— Eh bien, comment vous dire… répliqua Sophie.

— On lui dit ? ajouta Marie.

— Ce-sont-des-noy-aux! s’écrièrent-elles en chœur.

— Je veux bien, mais des noyaux de quoi…?

— Mais vous êtes donc aveugle, ma parole. Nous venons de manger tous les fruits de vos arbrisseaux et avons recraché les noyaux, c’est tout.

— Pas si vite… Je veux en avoir le cœur net. Vous !

Il désigna Sophie et lui tendit un fruit.

— Mangez !

Sophie ne se fit pas prier. Elle mâchonna la baie et en recracha le noyau. Alwan se jeta dessus et l’examina.

— Vous voyez bien que ce n’est pas de l’or. Ces pépites viennent d’ailleurs. Vous m’avez menti, ajouta t-il en jetant le gros pépin.

— Oh, vous nous fatiguez. Vous n’êtes jamais content. Viens, Marie, allons-nous-en.

Les deux coccinelles s’éloignèrent en direction de l’entrée de la galerie.

— Oups, Marie, nous avons oublié nos amis…

— Tango, Charlie, Jazz, Rocky, on s’en va !

Quatre petits êtres verdâtres qui s’étaient endormis sous une des feuilles clopinèrent en hâte derrière les deux coccinelles. Alwan, éberlué, les regarda partir. Sans crier gare, l’un d’entre eux rebroussa chemin et se jeta sur le noyau que Sophie venait de recracher. Enduisant de sa salive visqueuse la petite sphère ligneuse, la transformation ne tarda pas à s’opérer.

— Charlie, viens ici, vociféra Sophie. Nous en avons terminé avec ce monsieur.

Tandis que l’acarien rejoignait le troupeau, Alwan ramassa le noyau.

— De l’or… ha ha ha, de l’or ! Mais le voilà le secret de Skell. Les plantes produisent l’or qui devient des plantes à son tour et ainsi de suite. Le cycle de la vie. C’est magique !

Sophie l’observait s’amuser seul de cette trouvaille.

— C’est vrai, monsieur le Troll, mais sans nous et nos pucerons, vous n’êtes plus rien, et vous finirez par vous entretuer.

Décontenancé par cette réponse, Alwan se mit à analyser la situation.

— Il faut gagner du temps. Il ne faut pas qu’elles s’enfuient. Gagner du temps…

— Mais, dites-moi, jolies dames…

— Ah, ça part bien, cette fois… s’exclama Marie en donnant un coup de coude à sa sœur.

— Pourquoi, si vous êtes toutes deux carniennes... comme vous dites, avez-vous mangé ces fruits ?

— Ils sont si purs, exempts de toute pollution. Sous la terre, votre air est intact. C’est une découverte pour nous, ces fruits. Ce sont les premiers que nous pouvons goûter.

Le cerveau d’Alwan se mit à fonctionner à toute vitesse. Il fallait trouver l’astuce. Celle qui les ferait revenir. Tout à coup, l’étincelle se produisit…

— Bien, alors, merci de m’avoir rendu visite. Et excusez le coup de pelle. Ce sont des fruits très précieux, vous savez…

À l’instar de Maître Skell quelques heures plus tôt, Alwan fit volte-face et prit la direction de La Moria, non sans jeter un furtif regard par dessus son épaule…

— Mais, il nous fait quoi, là, le Troll ? susurra Sophie.

— Il ne nous a même pas dit au revoir ! répondit Marie.

— Attendez ! s’exclamèrent-elles en chœur.

 

Quelques années plus tard, alors qu’il relisait son carnet de notes, Alwan se rappela de cette histoire et y ajouta une petite note : 

 

« On a toujours besoin d’un plus petit que soi ».

À dater de ce jour, les Trolls, les coccinelles et les pucerons devinrent amis et vécurent en totale symbiose.

 

Pour Sophi Nette et Marie.



Photo de Sophi Nette (Zam) - Texte de G.F. Spencer - Copyright Mars 2018

Le Lac - G.F. Spencer
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