La légende des glutins de Brocéliande

 

Au sujet de la forêt de Brocéliande, beaucoup de pages furent écrites, mais peu d’entre-elles ne valent cette petite histoire, dont Skell m’a fait part, un matin de printemps.

 

La forêt est vivante.

Quelle trouvaille, me direz-vous. Rien de plus commun que ces quatre mots. Et pourtant, si on y réfléchit bien…

La forêt vit car elle respire par ses feuilles l’air qu’elle a purifié quelques heures plus tôt. Déjà rien que cette phrase mériterait qu’on s’y arrête, mais bon, ce n’est pas le sujet du jour.

La forêt vit car elle perçoit par ses racines les vibrations du sol. Le moindre mouvement d’un cerf à des kilomètres de distance est perçu par chaque arbre, chaque herbe, chaque champignon, chaque mousse et chaque lichen. Cette perception est tellement fine que tous ces évènements sont exploités sous forme d’énergie, permettant à la sève et autres sucs de se déplacer plus rapidement. La forêt est donc à même de recevoir des ondes. Ce que nous, représentants de l’espèce ultime, appelons l’ouïe.

Mais ce n’est pas tout. Si la forêt est capable d’entendre, elle a aussi bien d’autres facultés.

Tiens, sentir, par exemple. Nous humons les belles odeurs des sous bois, bien entendu, et de ces odeurs pouvons en tirer moult informations comme le type de sol, humique, rocheux, sablonneux, argileux, ou les résines, les fleurs… tous ont leur odeur propre. Et la forêt ? Les arbres sont ils pourvus de narines ? Non ils ne le sont pas, c’est évident. Qui a déjà entendu éternuer un bouleau, ou un chêne, et encore un hêtre ? Et pourtant… la moindre présence de gaz ou de vapeur dans l’air peut faire se recroqueviller des feuilles, ou se refermer des boutons en fleur, et ce bien avant que nous en ayons perçu le moindre effluve. Cette sensibilité olfactive exacerbée est d’ailleurs très utilisée en période de reproduction.

Et le toucher… un arbre ressent-il qu’on l’effleure ? Ce fermier sicilien qui caressait ses oliviers tous les jours et qui gagna le concours de la plus belle olive de la vallée du Bélice semble confirmer ce fait. D’autant plus que l’exposition de son oliveraie était une des moins intéressante en terme d’ensoleillement.

Bref, que nous manque-t-il ? La vue ! Bien sûr il ne lui manque que la vue, à cette forêt !

Et c’est là que nous revenons à Brocéliande. Car s’il y a bien un sens que ces bois ont développé, c’est la vue.

- Mais… comment ? Les arbres sont-ils vraiment capables de voir ? m’étonnai-je.

- Non, répondit Skell, les arbres ne voient pas. Tout au plus, ils captent la lumière et y sont bien sûr sensibles. Certains peuvent même se mouvoir ou orienter leurs feuilles. Mais aucun ne voit vraiment.

- Vous me cachez quelque chose, grand Skell. Je commence à bien vous connaître…

- Eh bien oui, tu as raison. L’arbre peut très bien voir, s’il le veut.

- S’il le veut ? Mais pourquoi ne le voudrait-il pas ?

- Tous les arbres voyaient, jadis. Mais aujourd’hui, ils ont préféré se passer de ce sens.

- Mais… pourquoi ?

- Ils sont comme… tristes. Leurs autres sens les renseignent sur cette période mouvementée, avec trop de vibrations, trop de vapeurs, trop de poussières. Face à cet excès d’information, ils ne peuvent plus tout traiter. Ils ont préféré se passer du sens qui leur servait le moins, la vue.

- Mais, et avant, comment s’y prenaient-ils pour voir ? Possédaient-ils des yeux ?

- Pas vraiment. Ils étaient aidés.

- Aidés ? Mais par qui ?

- Les glutins.

- Les… glu… tins ? C’est quoi, ça ?

- Les glutins sont de petits corpuscules transparents que les fées déposent sous les feuilles. Tiens, regarde… en voici quelques uns.

Il me tendit une feuille de laurier sous laquelle étaient accrochés de minuscules sphères transparentes.

- Touche-les, n’aie pas peur.

Je les effleurai des doigts et fus surpris de leur texture. Je m’attendais à être mouillé, mais au contraire, ils semblaient recouverts d’une membrane souple, apparemment protectrice.

- Je croyais voir des gouttes.

- Non, ce sont des glutins. Les fées les accrochent aux nervures des feuilles. L’information qu’ils captent est transmise chimiquement dans la sève et est transférée au cœur du tronc. Tu as compris ?

- Oui, ce sont des yeux en quelque sorte.

- Pas en quelque sorte. Ce sont les précurseurs des yeux. Bien avant que les yeux existent, tous les arbres voyaient ainsi.

- C’est incroyable… jamais je n’aurais imaginé.

- Et ça n’est rien, Ivan, regarde…

D’un mouvement rapide, il enfonça sa main dans le tendre humus de la forêt et en ressortit une jeune taupe. De la feuille qu’ils venaient de cueillir, il récolta deux glutins et vint les poser sur les yeux atrophiés du petit rongeur. Il le reposa ensuite au sol. Les premières secondes, la taupe ne bougea pas, effrayée de ce qui venait de lui arriver. Ensuite elle se mit à tourner en rond, pointant son fin museau dans toutes les directions. Se dressant sur ses pattes arrières, elle enleva les glutins, puis les repositionna, plusieurs fois de suite. Quelques secondes plus tard, comprenant qu’elle pouvait désormais voir elle se mit à galoper dans tous les sens, gloussant de joie. Attirés par cet étrange manège, une nuée d’oiseaux vint se poser sur les branches dont tous les bourgeons s’ouvraient de concert.

- C’est juste formidable, comment deux petits glutins ont pu transformer cette clairière.

- Oui, mais nous venons de changer le cours de l’histoire, Ivan, nous n’aurions pas dû lui montrer ça. Nous n’en avons pas le droit.

- Oh, mais ce ne sont pas des taupes qui vont bouleverser l’ordre du monde, maître Skell.

- Détrompe-toi, Ivan. Le jour où l’homme est arrivé sur terre, il était aveugle, comme cette taupe…

 

Ah, oui, j’oubliais, pour ceux qui voudraient tenter cette expérience, les glutins, lorsqu’ils sont regroupés en nids, ou agglutinés, pour employer le terme juste, ne doivent surtout pas être touchés, car ils sont recouverts d’une couche protectrice toxique ( ;-)

Copyright G.F. Spencer - Mars 2018 - Photo de Sophi nette (ZAM)

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