Skell et la légende de la perle de glace

Alors que nous pensons que ces larmes gelées ne sont autres que de quelconques gouttes, lesquelles auraient d’un coup été solidifiées par le froid, le grand Skell, maître des profondeurs, m’a enseigné que cette idée serait très éloignée de la réalité.

En décembre dernier… au fil d’une de nos désormais traditionnelles balades, il m’a montré que si nous observions de plus près une de ces petites perles translucides, la première constatation frappante serait qu’aucune d’entre elles n’est parfaitement droite…

Pourtant, comme nous le savons tous, toute goutte digne de son rang et ayant entièrement assumé sa chute, devrait toujours suivre le chemin le plus court pour atteindre le sol, et donc se coller, tant que faire se peut, à l’axe vertical newtonien…

Mais… ces entités solidifiées, qui restent suspendues à leur propre fil, sont-elles vraiment des gouttes ? De surcroît, pour quelle raison ne se forment-elles pas à l’extrémité de toutes les feuilles ? Certaines chlorophylliennes sont-elles plus propices que d’autres à cette génération ?

Tandis que je lui posais cette question, Skell intervint et s’exprima en ces mots:
- Quand tu marches dans la rue, ton regard s’arrête-t-il sur tous les visages que tu croises ? Ou bien, au contraire, es-tu aimanté à certains d’entre eux ?
⁃ Ce serait plutôt la seconde solution, lui répondis-je.
⁃ Et quelle explication as-tu à ce phénomène, me demanda-t-il ?
⁃ Je n’en ai pas, certains visages me plaisent, et d’une certaine façon, j’aurais envie de les garder au fond de moi pour la vie.
⁃ Tu as donc saisi l’essence de ce sentiment que vous, les humains, appelez l’attraction, répondit-il. Regarde bien ces perles de glace… as-tu remarqué qu’elles penchent systématiquement vers une feuille, comme si elles essayaient de l’atteindre ?
⁃ Oui, je le vois, mais une goutte n’est pas vivante, elle n’a aucune raison de s’incliner de la sorte !
⁃ C’est vrai, une goutte n’a pas de vie propre, car il lui manque un ingrédient essentiel... l’énergie. En revanche, chacune d’entre elles en possède une minuscule portion, de cette énergie. Il suffit d’écouter tomber la pluie pour s’en rendre compte… chaque petit claquement en apporte la preuve.
⁃ Je comprends, mais ça ne justifie pas cette inclinaison…
⁃ Un peu de patience… l’attraction, tu te souviens… que ressens-tu quand tu croises ces regards ?
⁃ Une sorte de tiédeur au creux de mon ventre, vers l’estomac.
⁃ Ton corps libère de l’énergie, et ça se traduit par de la chaleur… c’est normal, même vos cours de biologie peuvent l’expliquer…
⁃ Mais, maître Skell, comment une goutte peut-elle avoir suffisamment d’énergie pour s’incliner latéralement vers une feuille, ne serait-ce plutôt le vent qui…
⁃ Bien sûr, il y a le vent… mais… crois-tu vraiment ? Regarde bien ces deux gouttes, elles sont orientées dans des directions contraires. Penses-tu que chacune d’entre elles ait bénéficié d’un microclimat qui l’a poussée à exprimer son penchant pour l’un ou l’autre point cardinal?
⁃ Vous avez ma foi raison, maître Skell, il doit y avoir autre chose…
⁃ Attends demain et tu comprendras, conclut-il.

Le matin suivant, au bord de la rivière, la pluie s’est mise à tomber. Ayant promis de l’attendre, je me suis réfugié sous un énorme hêtre. Une branche pendante s’était inclinée jusqu’à toucher le sol. J’ai décidé de profiter de cet abri de fortune.

Assis à même le sol, j’observais cette feuille, à quelques centimètres de mon visage. De son extrémité perlaient des gouttes de pluie, qui, toutes les secondes environ s’en allaient achever leur descente entre deux cailloux.

J’ai dû en compter trois mille… j’ai d’abord vu se former une petite stalactite, sur laquelle chacune d’entre elles venait déposer sa part de glace. Ensuite, la perle se forma peu à peu. Ayant reçu de chacun de ces lilliputiens aqueux une minuscule part d’énergie, elle s’était inclinée, et parvenait presque à toucher une feuille voisine.

Quelques mois passèrent… à la faveur de l’été, maître Skell vint me rendre visite. J’en profitai pour lui poser cette ultime question qui me taraudait…
- Maître Skell, j’ai bien saisi le mécanisme de ces inclinaisons, mais vous n’avez toujours pas répondu à la question la plus importante… Pourquoi les gouttes sont elles attirées par les feuilles ?
- Ecoute bien cet arbre, n’entends-tu rien ?
- Écouter ? Comment ça, écouter ?
- Oui, n’entends-tu pas le bruit des feuilles dans le vent ?
- Si, bien sûr, mais qu’est ce que ça signifie ?
- C’est un chant d’amour. Les arbres attirent la pluie. L’un ne peut vivre sans l’autre… d’ailleurs, tu ne l’as peut-être pas remarqué, mais, tandis que nos perles de glace s’inclinent, la feuille qu’elle convoite s’en approche doucement… Par contre, il y a une chose dont nos perles ont une sainte horreur…
- Ah oui ? Et quoi ?
- Les branches…

Merci à Sophi nette pour ces sublimes clichés !

Le Lac - G.F. Spencer
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